Yeur est une grande île, plus grande que la France, perdue au bout du monde, dans l’hémisphère Sud ; on y marche la tête en bas et les pieds en l’air, l’eau s’écoule à l’envers dans les rivières, et ce pourrait être une vision du paradis ………….. C’est là que vit une vieille femelle crocodile depuis quelques années
Tu as de la chance, lui dit-on, de vivre là-bas, c’est le paradis……. Ce à quoi, elle a envie de rétorquer que : mais non, ce n’est pas de la chance, c’est un choix.
Un choix, donc, qu’elle a fait, lucidement, croyait –elle, et dans son grand désir de déployer enfin les ailes qu’on lui avait rognées il y a longtemps, elle avait rêvé d’emporter avec elle sa portée de petits crocodiles et de leur faire partager son rêve. Les crocodileaux n’ont pas souhaité quitter leur bayou pour aller partager son marigot.
Un choix, justement , d’une autre vie, d’une qualité de vie…. On vit ici doucement, nonchalamment , le temps s’écoule, comme à regret, les paysages y sont extravagants, les couleurs claquent au vent, comme les salova des femmes, si belles, et si gracieuses, sous leurs voiles ou leurs grands chapeaux de paille ……
Elles ont la démarche féline, le sourire aux lèvres, de grands rires, elles sont entourées d’une nuée de marmots piailleurs, elles sont belles, tout simplement. Leur vie n’est sûrement pas toute rose, mais la vieille crocodile’ admire leur force et leur courage. Toutefois, elle ne parle que de celles qu’elle côtoie, celles qu’elle voit, elle sait qu’il y a des endroits où la vie est si dure ………..
Et la chance, ou ce que l’on appelle ainsi, la vie aux paradis ont un prix : les vieux crocodiles ont fui un pays qui ne voulait plus d’eux : trop vieux pour travailler, trop jeunes pour être retraités, ils ont fui le stress, un climat politique et économique qui les déprimait, oui, ils ont fui. Mais ils ont également laissé tout ce leur qui fait parfois si cruellement défaut : avant tout, la présence de ceux que l’on aime, les enfants, les petits-enfants. Avant, même si on ne les voyait pas souvent, on leur téléphonait, et on savait que, en quelques petites heures de route, on serait près d’eux. Maintenant, 10 000km et 24h de voyage les séparent ; elle n’a pas vu la première rentrée à la grande école, elle ne voit pas grandir les petits, Noël , une période qu’elle n’a jamais aimée pour des raisons qui remontent à loin dans son passé, est encore maintenant plus difficile à vivre, loin de sa petite tribu….. Les amies sont loin, et elle se sent parfois si seule ….. Il est des jours aussi, où elle regrette des broutilles : l’eau chaude, par les frisquets matins du mois d’août, l’électricité 24h/24, au lieu d’un générateur qui fonctionne 6h par jour, dès la tombée de la nuit, des jours où elle regrette les grandes librairies –ah, passer des heures à feuilleter livres, bédés, albums, sentir l’odeur des livres neufs,- lui manquent parfois la pluie et le froid, les balades dans les bois de sa Dordogne,
et le froissement des feuilles mortes sous ses pas, les matinées emperlées de givre ou de rosée, certains matins paresseux au coin d’un feu de cheminée. Il est aussi des jours où, contemplant la mer, qui s’étend, si bleue, à l’infini sous ses yeux, jusqu’à se confondre dans le bleu du ciel, elle ne sait plus où finit la mer, où se situe l’horizon
et elle en arrive à trouver tout ce bleu monotone….
Il est des jours où elle se demande si elle a fait le bon choix, c’est vrai. Et alors, elle regarde ses chiens jouer dans l’eau, elle répond au « Bonzour » chantant des marmots qui vont à l’école du village , elle entend les grands rires qui lui proviennent de la cuisine, elle plaisante avec les dockers au port ou avec l’épicier chinois, elle marchande une fripe au marché, ou se perd dans la contemplation du ballet des boutres dans la baie,
elle surveille l’éclosion des fleurs du jardin ou la croissance d’un neem juste planté ; armée de son bridge, elle traque la perle de pluie sur les feuilles des euphorbes
, ou elle respire à plein poumons l’odeur des arbres à soie
ou des frangipaniers juste fleuris
, elle regarde passer les zébus endimanchés
qui ne se doutent pas qu’ils vont être sacrifiés pour l’inauguration de l’école, elle écoute les légendes locales, et respecte tout naturellement les fady (tabous), elle regarde autour d’elle, le marché , une joyeuse cohue où s’entassent pêle-mêle marchands de ficelle, de casseroles en fer blanc, où la viande est exposée, débitée et vendue en plein air

(tu rigoles ? T’as vu les mouches ? Et tu comptes me faire manger ça ? – mais oui, bien sûr, les mouches sont synonymes de fraicheur : le porc (le zébu, la chèvre) sont abattus ce matin à 5h00, débités et vendus tout de suite, repasse dans 2heures, vers 10 ou 11h, et tu verras que l’étal est vide !)et elle conclut « oui, j’ai fait le bon choix, oui j’ai de la chance, oui, j’ai une vision de ce que pourrait être le paradis ».
Et si la nostalgie de la France est par trop envahissante, il lui suffit de regarder les infos sur Internet, où meurtres, agressions et magouilles font la une, pour encore plus apprécier la vie tranquille de sa presqu’ile, au bout de la grande île, et il y a toujours, toujours, les visites à ses blogamis : Jean-Marie, poète, râleur et adorable, Trublion –malgré leurs grandes divergences d’opinion mais qu’un amour commun de la nature et des animaux rapproche, Kri, aux photos de rêve (Kri, je ne peux pas publier plus souvent, à cause de la mauvaise qualité du réseau ici, et aussi parce que nous n'avonbs pas d'accès illimité, nous achetons un certain nombre d'octets.... et c'est horriblement cher), Sherry, en Bretonnie, les prolixes Pyraustra, Plinett ou Mamalilou, , tant d’autres… ; et Dame Quichottine dont la bibliothèque est hantée par un Lutin Bleu fantasque et cabotin, et qui a un jardin secret si émouvant ………. Et qui m’a inspiré cette petite mise au point.
Merci à vous tous, et pardonnez moi de n'avoir pu mettre tous les liens, connexion paresseuse encore une fois ...., et merci, Quichottine pour ce beau billet qui vient d’être accroché dans un coin du mur de ta bibliothèque.(clic)