Je réédite ce billet, paru dans les ancienne Humeurs, aujourd'hui disparues., pour exliquer à mes proches restés en France pourquoi j'aimais tant vivre au loin.......
Et il reste pour moi l'image parfaite de plein de ces petis bonheurs qui font une vie douce.....
Elle rêve qu'elle vit dans un monde de couleurs, de soleil, de chaleur, de paix.
Elle rêve que la lumière est douce, que le soleil ne la brûle pas.
Elle rêve que les nuages ne sont jamais, ou très rarement, menaçants.
Elle rêve que ses chiens vivent en liberté, qu'elle a remisé les laisses et autres instruments au placard. Elle rêve
que pas un policier ne lui demandera jamais leurs papiers, et qu'enfin elle peut aller se promener suivie de sa meute sans l'appréhension de
l'amende ou de la plainte du voisin malveillant.
Elle rêve que le matin, en ouvrant les yeux, un rayon de soleil perce entre les lattes mal jointes de sa cabane.
Elle rêve qu'elle regardera en l'air et qu'elle verra, à travers un voile de tulle
blanche, la paille du toit enroulée autour des bâtons de bambou et des branches taillées de l'aloès.
Elle rêve qu'elle entend le piétinement des pattes des martins sur le toit, et leurs cris, mélange des bavardages de la pie et des cris des autres oiseaux qu'ils imitent. Elle rêve que Faranazy; le chauffeur, ira, bientôt, lui dénicher un de ces cousins des mainates et qu'elle l'apprivoisera.
Et que sa réputation de sorcière s'affirmera quand elle partira dans le village suivie de son oiseau. C'est vrai, elle est un peu sorcière : elle parle aux chiens et ils lui répondent, lui obéissent. Elle chasse le feu de la brûlure en passant les doigts dans ses cheveux. Son chat, le petit O'Malley lui parle et elle le comprend, elle lui répond : oui, O'Malley, je sais que tu as faim, voilà un bout de gras. Et, tout le monde le sait, les sorcières ont toujours des chats auxquels elles parlent.
Elle rêve qu'elle va s'asseoir devant la grande table en bambou dans le jardin, à l'ombre des lauriers, et lire tranquillement en écoutant les bruits du village : les clochettes au cou des zébus, les cris des enfants, le roulement des charrettes, les klaxons des taxi-brousse, les chants dans l'église voisine, les grands éclats de rire des femmes de chambre, les chansons dans la cuisine, le pépiement d'Oli, la serveuse, dans le restaurant.
Elle rêve que Jaurès, le génial bricoleur, passera à côté d'elle en traînant les pieds, et en balançant négligemment entre deux doigts un madrier qu'elle aurait du mal à porter, qu'il lui dédiera un grand sourire, et qu'elle fondra en le regardant : il ressemble tellement à son fils resté en France.
Elle rêve qu'en levant les yeux de son livre elle verra une explosion de couleurs : le rose profond des lauriers,
le rose indien des hibiscus,
l’orange presque
aveuglant des flamboyants,
qui portent si bien leur nom, le rouge du sable sur le
sol, les aloès fleurissant en grappes d'un orangé profond, au dessus de leurs grandes feuilles bordées d'épines, les grenades mûrissent, grosses boules d'un rouge brun au milieu des branches
épineuses.
Elle rêve que depuis la terrasse du restaurant, son regard, au-delà de la clôture en branches, accrochera les toits en vondro (prononcer voundrou, sorte de grands joncs dont on fait les
habitations traditionnelles, dans son pays imaginaire),
les grands kily (tamariniers) dont les branches bruissent sous l'alizé de la marée montante.
Elle rêve que deux gamins font une course avec leurs charrettes tirées par des zébus, qu'ils passeront en soulevant des nuages de poussière, que Boxy se lancera à leur poursuite en aboyant et que
ca ne la dérangera pas.
Elle rêve qu'elle va à la bibliothèque du village (merci, Claire, pour la photo)
,
par la route bordée de filaos,les pieds dans la poussière
et qu'elle regarde en
passant les petits étals des femmes du village qui proposent à la vente une bassine de haricots, un plat de boko boko, ces succulents beignets, des assiettes pleines de plaques de nougatine
fabriquée au miel de baobab et aux arachides fraichement grillées. Elle craque, elle en achète une, et en léchant ses doigts poisseux, elle pensera qu'il faudra en faire griller, des arachides,
justement, en rentrant. Elle rêve qu'elle regarde les étalages des fripiers et qu'elle achètera un T-shirt 10 fois trop grand, mais au coton usé si doux et aux fleurs aux couleurs fanées si, si
presque irréelles.
Elle rêve qu'elle croisera deux fillettes qui sortent de l'école, dans leurs tabliers à petits carreaux bleus et blancs, qu'elles la regarderont en chantonnant "bonzour madame" et qu'elles s'enfuiront en riant quand elle leur répondra, leurs petites tresses tressautant sur leur tête au gré de leur course.
Elle rêve qu'elle va prendre le chemin qui part en face de chez elle, avec ses chiens, et qu'au bout de 250 mètres, elle va jeter des coquilles de noix de coco dans la mer pour faire jouer sa
chienne, et qu'Oscar, du haut de ses 6 mois, couinera en essayant d'éviter les vaguelettes qui viennent mourir devant ses pattes, sans oser se jeter à l'eau, cependant que Boxy, souverain, les
toisera d'un air de profond mépris avant de reprendre le chemin de la maison, royal, la queue en trompette
.
Elle rêve qu'elle comprend les gens d'ici, dont on dit qu'ils sont incapables de voir plus loin que la fin de la journée en cours.
Mais pourquoi essayer de voir au-delà du moment présent, au lieu de prendre le temps de l'apprécier pleinement, de goûter à la paix et à la douceur de vivre ?