La différence est bien ténue :
Un gros camion en face de moi, sur la route, arborant fièrement l'enseigne Red Bull. Il tracte une citerne avec la mention "liquide inflammable". Penser "ben mon vieux, les européens n'ont pas mentionné cet effet indésirable" tout en sachant pertinemment que le contenu est de l'essence, ……. Ah, la récupération à la malgache . Expat' …………..
Skype :"-tu reviens quand, mamie ?- dans 2 ans, chérie- c'est loin ?- tu as 7 ans, tu auras 9 ans quand je viendrai.."......Gros sanglots de la petite. Gros pincement au cœur de sa grand-mère ………… Exil !
Une grosse bosse, deux autres plus petites, quatre pattes grêles …. Un petit zébu tout juste né, encore flageolant, le pasteur doit le soutenir pour lui faire traverser la route, à la suite de sa mère, majestueuse. Expat……
La saison sèche, le soleil bas dans le ciel, une fraîcheur dans l'air, la lumière dorée qui joue dans les feuilles, le début de l'après-midi rappelle si fort les promenades en forêt, en automne, dans sa campagne Dordognaise, qu'elle a tant aimée. Exil …….
Un gros cochon noir traverse la route, suivi par une truie toute rose, mamelles pendantes, suivie elle-même par un, deux, trois, quatre…. Six porcelets noirs ou roses . la famille au grand complet en vadrouille. Expat'…….
Il pleut. Une femme marche nonchalamment le long de la route, portant sur l'épaule une longue feuille de bananier. La voiture s'arrête pour laisser traverser un troupeau de zébus. La feuille de bananier se soulève, laissant apparaître la frimousse aux grands yeux brillants d'un petitou, calé sur le dos de sa mère à l'aide d'un lambahony, bien à l'abri sous sa feuille, parapluie naturel et efficace. Expat' ……
Piaffer d'impatience au parcage des taxi brousse, en attendant qu'un des chauffeurs brandisse un paquet frappé au signe DHL. Les livres tant attendus, commandés une semaine auparavant sur Fnac.com. On oublie l'exil et on se sent seulement expat …….
Mes chiens libres, qui galopent librement sur la plage, courent derrière les crabes, qui aboient aux lémuriens qui les narguent du haut de leurs manguiers. Expat'.
Mais trouver des croquettes , qui composent leur repas, pour ne pas leur donner du riz, dans lequel une main malveillante peut mettre du poison. Exil !
Le foudi, en habit nuptial, tache vibrante sur un flamboyant. Expat'

En route pour Tananarive la grouillante. Le taxi brousse immobilisé au milieu de nulle part, en pleine brousse : un pneu crevé, pas de cric. Une heure passe, les hommes prennent le frais, couchés sur le bitume, les femmes en profitent pour aller faire un pipi sous les lataniers, toute une rangée de culs noirs alignés en rang d'oignon, plus un blanc : le mien. La nuit tombe. Passe enfin un minibus salvateur avec un cric. Démontage de la roue, coincée. On repart, pour s'arrêter une heure plus tard, le bus s'engouffre dans une ruelle sombre, puis dans une cour encore plus sombre, jonchée de grandes barres de fer à béton, d'empilages de pneus, de sacs d'on ne sait trop quoi. Dans un coin une cahute, éclairée par une ampoule de 25 watts. C'est l 'atelier de réparation du pneu… et, à grands coups de marteaux, de la jante qui a souffert. Une autre heure passe, dans un concert de bing et de bang. Le fou rire me gagne en imaginant certaines bonnes âmes françaises que j'ai connues, dans pareille situation. Je me recouche sur ma banquette, m'enveloppe dans mon plaid en laine polaire : il fait froid sur les hauts plateaux, la nuit, en juillet, à 1000m d'altitude. Je pourrais me croire en exil. Mais non, le fatalisme malgache m'a gagnée. Je suis seulement expat'
Le manque, cruel parfois, des enfants et des petits, restés en France, des amies avec qui on passait de longues soirées à discuter de tout et de rien, au coin de la cheminée, ou à la terrasse d'un café. Ou des conversations au téléphone avec Jean-Marie et des concours d'écriture lancés sur la blogosphère. Exil !!
Rêver, en saison sèche, d'une douche avec de l'eau chaude qui coule des robinets, au lieu de faire chauffer de l'eau , la transvaser dans une bassine, se laver au kapoaka.: plonger un récipient en plastique (le kapoaka) dans la bassine, s'asperger, se savonner, recommencer l'aller et retour : plonger le kapoaka, s'asperger, recommencer…. Exil ? Ben non, expat : après-tout, comment faisaient nos grand-mères, dans les campagnes ?
L'inauguration des nouveaux locaux d'un restaurant dans la bourgade voisine. Un repas somptueux servi aux invités. Au coude à coude 4 européens,et puis des chinois, des malgaches, des indiens - dont on peut voir du coup qui est musulman et qui ne l'est pas, pratiquant ou pas : en plein ramadan, les tables croulent sous les victuailles, le whisky coule à flots, la fumée des cigarettes s'enroule autour des tables. Les conversations vont bon train, on fait des connaissances, on critique gentiment la vie à la malgache au milieu des éclats de rire, on parle tout naturellement de la récolte des noix de cajou ou de l'horreur des nouveaux taxi brousse, de superbes vans Mercédès, avec un défaut au moteur : ne pas dépasser 80km/h, sinon on coule une bielle ! Ou de la nouvelle mine de saphirs, à ½ heure de route, où l'on trouve, parait-il, de magnifiques saphirs étoilés. Expat'
Mais aussi on s'apitoie sur le sort des deux jeunes indiens, tout juste mariés, tombés sous les balles d'une bande de brigands, à la sortie de la mosquée, en ville, loin, à 6heures de route. Exil. Quoique….. quand on lit les news sur Gogol actus, l'Europe n'est pas bien reluisante à ce sujet, non plus …..
Dans la baie, le ballet des boutres, des pirogues, des petits hors bord, des gros rafiots qui transportent pêle mêle zébus et voitures. Ou la foule grouillante au port, au milieu des voitures, dans un indescriptible tohu-bohu, les rabatteurs qui prennent les voitures d'assaut, qui empoignent les sacs et foncent vers un bateau, tu entends un hurlement : mais non, je prends le taxi brousse ! Les touristes, perdus et effarés dans ce charivari, les marchandes de fruits, assises par terre au milieu de leurs bananes, ananas, oranges.

Un grand noir à moitié ivre, qui te prend par le bras "attention, mama, ça glisse", tu te dégages en affirmant que tu es une grande fille; ton copain Anselme arrive, tout aussi grand, tout aussi noir, mais sobre : presbytérien, il ne boit pas, prend ton panier : "allez, viens je t'accompagne". Tu choisi tes fruits, secondée par Anselme qui veut à toute force t'empêcher d'acheter des 'pocannelle', tu remontes dans ton C15, manoeuvres péniblement au milieu des coups de sifflet et des cris, piles net avant d'emboutir un taxi brousse qui arrive à toute vitesse, sors du port, pousses un grand soupir d'aise "ah que j'aime cette vie" ; Expat, oui, expat'